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Le Mouvement coopératif d'épargne et de crédit en Afrique de l'Ouest

Le Portail sur la base des contributions de François Doligez (IRAM) et Cécile Lapenu (Cerise)

L'histoire de six réseaux coopératifs d'épargne et de crédit racontée dans un nouvel ouvrage

En juin 2008 est sorti un ouvrage qui retrace l'histoire de six des gros poids lourds de la microfinance coopérative en Afrique de l'Ouest, intitulé "la microfinance en Afrique de l'Ouest, histoires et innovations". Il est le fruit d'une co-édition Khartala-CIF (Confédération des Institutions financières) et peut être commandé directement sur le site de Karthala à l'adresse suivante.

L'initiative est née début 2006. Six réseaux coopératifs d'épargne et de crédit, réunis au sein du CIF, centre d'innovation financière1, décident de se lancer dans l'aventure de la rédaction d'un ouvrage commun retraçant leurs histoires respectives et proposant une analyse collective sur différents thèmes transversaux : la place des femmes dans le sociétariat, l'équilibre rural/urbain des réseaux, la gouvernance, etc. L'ambition est double : conserver la mémoire institutionnelle de ces réseaux et donner une visibilité au plan national et international à des expériences originales dans le domaine de la microfinance. La méthode est innovante, fondée sur la volonté d'une rédaction collective impliquant responsables, cadres et élus de ces six réseaux, et jalonnée par plusieurs ateliers d'écriture.

Qu'est-ce que la CIF ?

La CIF, Confédération des Institutions Financières, était jusqu’au 1er juin 2007 le CIF, Centre d'innovation Financière. La CIF est une SA à propriété coopérative au capital de 120 millions de F CFA (182.939 €).Tout en maintenant sa mission initiale et afin de faire jouer à plein les économies d’échelles au sein de l’espace régional dans un contexte de concurrence accrue, le CIF s’est transformé en confédération qui préfigure la création d’un organisme financier ayant le statut et la dimension requis pour permettre à ses membres d’accéder aux marchés financiers internationaux.

Il avait initialement été constitué grâce à l’initiative collective de six des plus grandes institutions financières mutualistes d’Afrique de l’Ouest issus des cinq (5) pays que sont le Bénin, le Mali, le Togo, le Sénégal et le Burkina Faso :

  • la Fédération des Caisses d’épargne et de crédit agricole mutuel du Bénin (FECECAM),
  • la Fédération des Caisses populaires du Burkina Faso (FCPB),
  • le Réseau des caisses d’épargne Nyesigiso du Mali,
  • l’Union des mutuelles pour le partenariat, pour la mobilisation de l’épargne et du crédit du Sénégal (UMPAMECAS),
  • la Faîtière des unités des coopératives d’épargne et de crédit (FUCEC) du Togo, et,
  • l’Union des caisses mutuelles d’épargne et de crédit (KAFO JIGINEW) du Mali.

L’enjeu initial de ce regroupement est de mettre à la disposition des populations démunies une offre diversifiée de produits et services financiers adaptés et accessibles à grande échelle en promouvant au profit de ses membres :

  • L’innovation de produits et services (expérimentation, déploiement, réplication),
  • L’innovation technologique et organisationnelle
  • Le conseil stratégique
  • La représentation auprès des institutions publiques et des partenaires au développement


1 Le Centre d'Innovation Financière est devenu la Confédération des Institutions financières en 2007.

La première partie de l'ouvrage retrace l'histoire des six réseaux nationaux (un chapitre par réseau). Alors que leur histoire est relativement peu connue, chacun des chapitres qui leur sont consacrés évoque de manière précise et transparente leur construction, croissance, crises, perspectives et défis. Constituée de monographies avec de nombreux tableaux et chiffres, elle pourra sembler un peu longue à certains lecteurs non familiers de la microfinance. D’autres y trouveront des perles comme la description des difficultés du dialogue interculturel cristallisant le différend entre l’assistance technique de Kafo Jiginew au Mali et son Président autour de « l’offense » à l’égard de ce dernier ou, symbole du processus dont est issue la Confédération, les retrouvailles au Mali des deux frères de Nyesigiso, celui originaire du village fondateur et celui issu des familles déportées lors de la « mise en valeur » coloniale de l’Office du Niger2.

La deuxième partie traite d’enjeux et de défis transversaux, avec en introduction une synthèse des indicateurs d’activités et de gestion des six réseaux (chapitre 7)

Quelques indicateurs clé sur les 6 réseaux membres (extrait du chapitre 7 de l'ouvrage)

Les six réseaux concernés représentent à eux-seuls 1,8 millions de sociétaires à fin 2006, soit 38% de la clientèle de la microfinance au niveau sous-régional. Bien qu'en valeur absolue, ce nombre ait triplé en 8 ans, les six réseaux ont perdu en termes de parts de marché (46% en 1998), du fait de la forte expansion du secteur de la microfinance en Afrique de l'Ouest. A fin 2004, les femmes représentent 38% du sociétariat de ces réseaux. Les dépôts qui s'élèvent à 115 milliards de FCFA en 2006, représentent 42% du marché des dépôts dans la sous-région. L'encours de crédit (99 milliards FCFA) représente quant à lui 32% du marché des crédits. Les crédits moyen/long terme (supérieurs à 12 mois) représentaient 64% de l'encours de crédit des réseaux en 2004. La part de l'agriculture et de la pêche représente 40% des objets de crédits financés contre 19% pour le secteur de la microfinance dans son ensemble.

La qualité du portefeuille de crédits des réseaux est en dessous des normes généralement admise. Le portefeuille à risque à 30 jours est à fin 2006 est de 7,1% hors Fececam (16,9% avec Fececam) alors que la norme est de 5% à 30 jours.

A eux six, les réseaux détiennent 444 caisses à fin 2006. La taille moyenne d'une caisse est de 4083 membres en 2006. Ce nombre a été multiplié par 5 depuis 1998.

Au niveau des parts de marché, la situation est assez différente selon les réseaux : deux d'entre eux demeurent en situation de quasi-monopole (RCPB au Burkina Faso et FUCEC au Togo) tandis que trois autres sont en situation de concurrence prononcée (Nyesigiso et Kafo Jiginew au Mali et Pamecas au Sénégal). La Fececam, bien qu'ayant perdu son rôle de leader sur l'activité de crédit, reste le premier collecteur d'épargne au Bénin, malgré ses difficultés.

Au niveau des ressources, les dépôts représentent plus des trois quarts des ressources des réseaux membres, les rendant relativement indépendants vis-à-vis de refinancements externes (seulement 15% de leurs ressources). Les dépôts à vue représentent l'essentiel des dépôts mobilisés.

Au niveau des résultats d'exploitation, les six réseaux, en dehors de la Fececam, enregistrent des résultats positifs, et représentent un résultat consolidé de 3,3 milliards de FCFA. La Fececam à elle-seule enregistre en 2006 des pertes de 2,9 milliards de FCFA, liés à la situation dégradée de son portefeuille d'activités.

Les fonds propres cumulés de l'ensemble des réseaux représentent 14 milliards de FCFA, RCPB et Pamecas, représentant à eux-seuls 62% du total des fonds propres.


2 Pour saisir le contexte de ces retrouvailles, voir le documentaire « L’office du Niger, du travailleur forcé au paysan syndiqué » de L. Colin et V. Petit, IRAM, 2007.

Le chapitre 8 retrace les innovations spécifiques pour ouvrir le sociétariat aux femmes. De fait, les coopératives d’épargne-crédit reposent sur le principe de l’épargne préalable, mais les femmes mènent le plus souvent des activités à rotation rapide du capital (petit commerce, transformation de produits agricoles, etc.) et sont peu intéressées par ce type de service financier. Les différentes formes de crédit solidaire accompagnées ou « crédit avec éducation » illustrées par les cas du Burkina Faso et du Sénégal, ont permis une montée en puissance du sociétariat féminin ; mais les réseaux restent à la recherche d’une plus grande intégration par la diversification de leurs services (crédit de montants plus importants pour les femmes commerçantes, crédit entrepreneur individuel, crédits à des groupements d'intérêt économique) et un rééquilibrage de leur gouvernance (les femmes des programmes spécifiques n'étant pas forcément à ce jour membres des caisses, ni les animatrices des agents de crédit ordinaires).

Le programme "crédit avec éducation (PCEE)" au Burkina Faso (d'après l'ouvrage, p. 222-223)

Mis en place en 1993 sous forme expérimentale puis étendu progressivement, ce programme associe des services financiers à des séances d'éducation non formelle. Il s'adresse aux femmes du milieu rural et vise à renforcer leurs connaissances et capacités économiques. La caisse villageoise est le fondement du PCEE.

Le service de crédit : des crédits de 3000 à 75 000 FCFA sur des cycles de 4 à 6 mois, pour le financement d'activités déjà connues et pour lesquelles les intrants sont disponibles au niveau local.

Le service d'épargne : oblige les femmes à mettre de côté une partie des bénéfices acquis (minimum 100 FCFA par mois), de manière à faire face aux besoins urgents du foyer.

Le service éducation. Il porte sur la fourniture d'informations simples en gestion, et la santé familiale délivré par du personnel féminin spécifique


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Le chapitre 9 s’interroge sur les modalités du passage du rural à l’urbain qui a concerné cinq des six réseaux (Pamecas allant de l'urbain vers le rural). Le changement de culture vis-à-vis du crédit, la taille croissante des caisses (certaines comme au Togo dépassent les 80.000 membres) et les différents modes de gestion issus de leurs histoires propres –coopératives ouvrières, confessionnelles ou territoriales- obligent les réseaux à adapter leurs organisations. Cette ouverture interroge également sur la place respective et l’équilibre à construire entre le rural et l’urbain. Les formes et les résultats de cette diversification sont diversifiés mais l’idée est que ce principe d’articulation urbain/rural, porteur d’innovations (qui sont nécessaires puisqu’on change de milieu) reste une tendance qu’il faut encourager, portant en elle des perspectives novatrices pour trouver une solution durable pour mieux et davantage financer le monde rural.

Le chapitre 10 présente les éléments constitutifs du taux d’intérêt du crédit et de l’équilibre de gestion des réseaux de microfinance. Avec des coûts du crédit susceptibles d’atteindre les 40 % de taux effectif, les coopératives peuvent compléter l’autofinancement de nombreuses activités économiques, mais leurs prêts restent trop onéreux pour financer les investissements nécessaires au développement de l’agriculture familiale ou du logement social. Face à cette contrainte liée à leur pérennité, est-il possible de renforcer leur utilité sociale dans le cadre de politiques publiques de financement garantissant exonérations fiscales ou bonification sans fragiliser la consolidation d’une intermédiation financière viable ? Comment, dans cette perspective, construire des alliances stratégiques ou des partenariats plus opérationnels avec d’autres acteurs collectifs comme les organisations paysannes ? Les prises de position de certains chefs de l’Etat de la sous-région, leurs critiques à l’égard de la microfinance, voire les initiatives en matière de programmes de crédit public semblent pourtant aller dans le sens contraire et, dans différents pays (Bénin), peuvent même apparaître comme une menace vis-à-vis de la pérennité du secteur de la microfinance3 .

Le dernier thème analysé de façon comparative est celui de la gouvernance des réseaux (chapitre 11). Il y a-t-il une spécificité propre à la nature mutualiste des organisations ou celle-ci constitue-t-elle une illusion face à l’évolution des réseaux ? De fait, l’interconnaissance à la base de la relation de crédit –de confiance- à l’origine des coopératives tend à s’estomper face à la diversification du profil des sociétaires, l’augmentation de la taille des organisations ou l’émergence d’une nouvelle génération de techniciens spécialisés dans la gestion bancaire et non directement issus du milieu rural. Tout au long de leur histoire, les réseaux ont connu des transformations importantes axées sur des unités de base plus grandes, une centralisation - et une solidarité- financière plus importante et une réorganisation des centres de décision à deux ou trois niveaux. Les enjeux, dans une analyse élargie en matière de gouvernance4, restent d’éviter la confusion ou la confiscation des pouvoirs. Il s’agit également d’assurer les différents équilibres, entre orientation et exécution, mais aussi entre projet social et économique. La formalisation du concept de « rapatriement des pouvoirs » (voir encadré) en cas de dérives latentes ou de crises ouvertes émerge comme une initiative originale du CIF. A cet égard, face à un argument souvent détourné du « secret bancaire », l’analyse n’occulte pas les dysfonctionnements ou les crises traversées par les réseaux ; ce qui constitue un témoignage de transparence suffisamment rare dans la littérature sur la microfinance pour être relevé ! Enfin, dans la pratique, les principes du mutualisme restent confrontés au délicat problème de l’intéressement des élus vis-à-vis du résultat économique des coopératives locales pour renforcer leur implication dans des formes originales de gestion, du type de la « gestion en commun » développé dans un réseau voisin, le Crédit rural de Guinée5.

Le concept de rapatriement des pouvoirs : d'après l'ouvrage, pp. 277

L'exercice du rapatriement de pouvoir vise à doter les réseaux des mécanismes d'autodiscipline permettant aux instances supérieures (unions et fédérations) d'intervenir le plus rapidement possible lorsque des situations à risques, malversations, conflits d'intérêts ou incapacités d'agir des conseils d'administration se présentent. L'exercice vise à définir et à mettre en œuvre l'ensemble des formes possibles de déplacement de pouvoir permettant de protéger l'ensemble du réseau. Le rapatriement de pouvoir n'intervient que lorsque l'instance concernée se trouve incapable de régler ses problèmes de manière autonome. Le déplacement de pouvoir fait appel à la solidarité institutionnelle.

Le domaine d'intervention est lié :

  • aux crises de fonctionnement : incapacité d'agir ou refus d'assumer ses responsabilités, silences devant les dérives.
  • aux crises de gestion : malversations, malhonnêteté, conflits d'intérêt, etc.
  • Aux cas où la situation financière d'un palier est insatisfaisante pour assurer la sécurité des intérêts de ses membres.
  • Aux risques de crédit susceptibles de détériorer de façon significative la situation financière d'un des paliers.


3 Consortium Alafia, 2007 : Microcrédit aux plus pauvres et distorsions de marché au Bénin, Réaction de l’association professionnelle au nouveau programme microfinance lancé par l’Etat.

4 CERISE-IRAM, 2005 : Guide d’analyse de la gouvernance en microfinance.

5 Koulibaly B. & Gentil D., 2002 : Le Crédit rural de Guinée : du projet à l’institution, une construction sociale progressive, Editions Charles Léopold Mayer-Ganndal, Paris.

Le dernier chapitre et la conclusion ouvrent sur les enjeux à venir de la Confédération CIF, créée en 2007 autour de fonctions partagées entre les réseaux : surveillance, développement des produits, information des systèmes de gestion et ressources humaines. A ceux qui s’interrogent sur la pertinence du concept d’économie sociale dans les pays du Sud, l’ouvrage illustre de façon concrète comment les principes coopératifs demeurent « une source d’inspiration qu’il faut sans cesse adapter et faire évoluer » pour trouver les modalités appropriées à la réalisation des politiques financières inclusives qui constituent désormais le socle de base des orientations internationales en matière de développement financier 6.


6 Nations-Unies, 2006 : Construire des secteurs financiers accessibles à tous, New York, 202 p.


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